Scorpion Masqué

Carnet d'auteur - Wendigo, vous avez dit Wendigo?

Carnet d'auteur - Wendigo, vous avez dit Wendigo?

La légende du Wendigo est née quelque part à la fin de l’été 2013, alors que je souhaitais ajouter un jeu d’identités secrètes à notre gamme Petits monstres. Autant vous le dire tout de suite, j’ai échoué!

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J’ai envisagé une bonne dizaine de façons de faire que j’ai presque toutes oubliées sans même les avoir essayées. En effet, un peu comme le suggère le bon Bruno Cathala, je “joue” beaucoup dans ma tête avant d’arriver au premier prototype. Je me projette autant que possible dans les balises que j’esquisse pour anticiper les problèmes. Ça me permet d’éviter maintes itérations inutiles. Rapidement, je me suis rendu compte que le bluff, le secret et l’information distillée, les principes fondateurs des jeux à identités secrètes (Loups-garous, Secret Hitler, Resistance...) étaient très difficile à assimiler, à jouer, pour les enfants que je visais (entre 5 et 8 ans). J’étais coincé. Je tournais en rond.

Il m’est alors venu à l’idée de transférer l’identité de celui qui se cache du joueur au matériel. L’enfant ne serait plus l’ennemi lui-même, mais il le contrôlerait. Et donc si tous les joueurs savaient “qui” ils affrontaient, il me fallait brouiller les pistes non pas autour de la table mais sur celle-ci. Pour cela, il suffisait de multiplier les personnages. L’un deux serait la bête ayant pris des traits humains, mais un seul joueur saurait lequel. Chaque nuit, il elle dévorerait un membre du village (je vous rappelle que j’étais inspiré par les Loups-garous). Comment les joueurs “gentils” pourraient-il l’identifier? Facile! La créature doit évidemment se rendre dans la maison où loge sa victime et s’y trouve toujours au petit matin. Il s’agit donc d’identifier quelle carte a bougé. Voilà. C’était tout! J’avais trouvé le moteur de mon jeu!

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Les jeux de ma collection personnelle constituent ma première une source de matériel pour prototypes - je vous ai dit que j’étais paresseux?! Lors d’une soirée jeux avec mon ami Philippe Beaudoin (auteur de Québec) et sa conjointe, nous avons testé le principe grâce à un exemplaire de Pick-a-Pig que j’avais rapporté d’Essen. Il me fallait quand même un système pour déterminer le vainqueur. Comme chacun a envie d’être le “méchant”, il suffisait que la partie dure 1 manche par joueur (tous seraient la bête une fois) et celui qui aurait mangé le plus d’humains avant de se faire repérer gagnerait. Et bam! Malgré le manque de cartes (de personnages différents), ça fonctionnait du premier coup. Le truc qui n’arrive jamais! J’aurais presque pu le publier ainsi.

Je ressortais le prototype aussi souvent que possible. J’ai testé avec des images cartoon stock trouvées sur le net: un prince, une princesse, un dragon, un chevalier, un robot; questions d’avoir le nombre de personnages requis et surtout de tester la difficulté. Fallait-il des personnages très différents pour avoir une chance de réussir ou au contraire devaient-ils se ressembler au maximum? La seconde option s’est imposée rapidement.

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Heureusement pour moi, je suis tombé, par le plus grand des hasard, sur le jeu 32 suspects à Essen 2014. Ce jeu se compose de 2 sets identiques de 32 personnages se ressemblant énormément! Ça nous a permis de poursuivre les tests, peaufiner le jeu et orienter la direction artistique AVANT de commencer les illustrations. C’était crucial pour un opus comme La légende du Wendigo, car les images font partie des mécanismes, contrairement à la vaste majorité des jeux où elles sont un habillage. Nous avons constaté notamment qu’il ne pouvait y avoir de traits marquants comme les vêtements verts et rouges des petits bonhommes que vous voyez ici. C’est aussi pour cette raison que tous nos personnages sont de race blanche avec des cheveux à peu près de la même couleur. Si nous avions eu des traits marquants comme une couleur de peau noire (ou même des cheveux roux! - on n’a rien contre les roux je vous dis!), le jeu n’aurait pas fonctionné, malheureusement. Aujourd'hui, je constate que je n'ai jamais joué à 32 suspects finalement. C'est bien?

Nous voici donc à l’hiver 2015. En plein lancement de Qui paire gagne. Je veux sortir mon jeu l’année suivante, il me faut un thème. Je ne peux sérieusement employer celui des Loups-garous. Il me faut une nouvelle créature ET un prétexte pour réunir tout plein de personnages qui se ressemblent beaucoup dans un endroit clos. Me vient à l’esprit le Wendigo, cette créature amérindienne qui hantent les forêts d’Amérique du Nord, et qu’Yves Tourigny avait utilisé à ma suggestion pour le thème d’un charmant jeu coopératif sur lequel j’ai travaillé un certain temps à l’été 2012. En faisant quelques recherches, j’apprends que la bête pouvait se manifester physiquement ou encore prendre possession de l’esprit des gens. Cette dernière incarnation répondait parfaitement à mes besoins! Bien sûr, il faudrait "adoucir" un peu la légende originale pour l'adapter à nos petits loups...!

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Évidemment, il fallait situer les personnages au coeur des bois, pour respecter l’histoire. Enfin, et c’est le plus difficile, il faut expliquer pourquoi ils se ressemblent autant! Lors de mes études en littérature, j’ai lu de nombreux contes qui se passaient dans les camps de bûcherons du Québec. Un camp de bûcherons? Ouais, ces endroits reculés où des hommes courageux passaient l’hiver à couper des arbres qu’ils acheminaient vers les grands centres ensuite par les nombreux cours d’eau. Ça fonctionnait: ces hommes pouvaient tous avoir une grande barbe, une chemise à carreaux, une tuque (bonnet d’hiver), une hache… Tout plein de petits détails qui font en sorte qu’ils se ressemblent et se distinguent, comme dans un “Qui est-ce?”.

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Ouais, les hipsters ont remis au goût du jour le look chemise à carreaux!

Ce thème m’a satisfait un bon moment. Même si peu de gens connaissaient le Wendigo, le nom résonnait. Nous ne partions pas de nulle part: nombreux sont ceux à avoir entendu son nom quelque part. Et en ajoutant “La légende de... “ au titre, on situait le public. Mais avec le temps, je me suis mis à craindre que cette histoire n’arrive pas à toucher le public hors Québec, peu au courant de nos histoires de bûcherons. Et en y repensant, même les enfants d’ici en ignorent à peu près tout! Et je devais admettre que l’identification entre les jeunes joueurs et les “monsieurs” bûcherons ne serait pas naturelle… Manuel, notre cher directeur créatif, a proposé de les remplacer par des scouts…

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Le genre d’idée qui impose le silence lorsqu’on l’entend. Plus rien ne bouge dans le bureau. On sait qu’on a trouvé!

 

Un dernier aspect m’agaçait dans le gameplay - aidez-moi à trouver ou inventer un équivalent français! Dans une partie à 4 ou 5 joueurs, imaginez que le premier joueur à incarner le Wendigo marque 2 points et que le deuxième en marque 3. Le premier sait déjà, longtemps avant la fin, qu’il ne gagnera pas. Voilà qui s’avère démotivant, surtout pour un enfant!! J’ai d’abord imaginé comment on pourrait combiner ses points avec ceux d’autres joueurs, pour garder un semblant de suspense. Compliqué. Puis je me suis rappelé qu’il valait mieux un jeu court et intense auquel on veut rejouer tout de suite après la partie plutôt qu’un autre qui s’étire. Puis soulignons que le thème et les mécanismes se prêtaient parfaitement à un jeu coopératif, enfin, semi-coopératif… Tous contre un!

Les scouts devraient retrouver le Wendigo en un certain nombre de “coups”, sous peine de perdre, tout simplement. De cette façon, les parties dureraient à peine plus de 5 minutes. On donnait ainsi une certaine souplesse au jeu. Bien sûr, rien n’empêche d’enchaîner les parties pour que chacun ait sa chance comme Wendigo, mais ce n’est plus obligatoire. La victoire (ou la défaite) étant maintenant “complète” chaque fois que l’on trouve (ou pas) le Wendigo, l’émotion se trouve intensifiée et l’expérience de jeu améliorée…

 

Explications vidéo en 90 secondes:

 

Explipartie à la TT TV:
 

C’est mon distributeur allemand qui me disait que les bons jeux pour enfants n’ennuyaient pas les adultes. J’espère avoir réussi ce pari. Vous me direz ce que vous en pensez!

La légende du Wendigo
Un jeu pour 2 à 6 joueurs, à partir de 6 ans
Durée: 10 minutes
Illustré par Nikao


 

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Comments (3)

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Lapinesco
Lapinesco
Mais mais, elle fait super peur cette photo !

Sinon contenu top, merci
Scorpion Masqué
Alors je vous souhaite de ne jamais me voir à mon réveil ;)
moijeux
moijeux
Merci pour ce partage d'expérience! Moi aussi ce que j'aime dans le processus de développement c'est cette suite de petits "problèmes" ludiques dont il faut trouver des solutions élégantes pour aboutir à un tout cohérent: ici le pari me semble particulièrement bien réussi, bravo!